Tiens, c’est  le 11 Novembre. Le 315e jour de l’année. Pour ceux qui savent, ce fameux poème de John McCrae:

In Flanders Fields

In Flanders Fields the poppies blow

Between crosses, row on row,

That mark our place; and in the sky

The larks, still bravely singing, fly

Scarce heard amid the guns below.

We are the Dead. Short days ago

We lived, felt down, saw sunset glow,

Loved, and were loved, and now we lie

In Flanders Fields.

Take up our quarrel with the foe:

To you from failing hands we throw

The torch; be yours to hold it high.

If you break faith with us who die

We shall not sleep, though poppies grow

In Flanders Fields

Par Major John McCrae – 1915 – Boezinge



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Eh bien non, cette fois je n’ai pas voté. Ce n’est pas tout à fait la première fois. Il m’est déjà arrivé, lors de certaines élections, de déposer dans l’urne un bulletin blanc. Mais j’avais toujours, jusqu’ici, répondu aux convocations. Pas cette fois. Pourquoi?

Ce n’est bien évidemment pas de la paresse, ni du je m’en foutisme. C’est un geste citoyen, en partie pulsionnel, sans doute, mais faites moi la grâce de considérer qu’à mon âge et avec ma petite expérience, j’ai appris à canaliser et, dans la plupart des cas, à soumettre mes émotions à ce que commande la Raison. Et j’ai donc jugé raisonnable, cette fois, de soutenir la « liste des pêcheurs à la ligne ».

J’ai des amis que ça heurte. Je les comprends. J’aimerais qu’ils comprennent à leur tour qu’on puisse considérer que ce peut être un choix démocratique, non d’enfreindre la loi – qui n’en est plus vraiment une depuis que la ministre de la Justice a promis de ne pas sanctionner les infractions -, mais de manquer délibérément à ce que je considère encore comme une obligation morale, comme une marque de solidarité avec la collectivité dont on est membre.

Ce qui m’a décidé, c’est quelque part un constat tout simple: si j’avais été voter,  j’aurais choisi de donner ma voix à un(e) ami(e) comme j’en avais sur pratiquement toutes les listes. Ce qui eût été, me semble-t-il, une injure plus grave encore au civisme électoral et à l’amitié – pourquoi celui-ci plutôt que telle autre? – que l’abstention pure et simple.

Mais il y avait plus.

Il y avait la conviction que mon vote aurait été strictement inutile.

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Dimanche, onze heures. A Flagey, c’est jour de marché. Contre toute attente, l’automate d’ING, distrait,  a craché un billet de cinquante. La journée commence bien. Même que voilà une jolie fille qui me sourit. « Vous votez à Ixelles? »

Je ne songe même pas à  mentir. J’aurais pourtant dû me méfier: une jolie fille qui porte un tee-shirt par-dessus son polar, un dimanche au marché, c’est pas naturel. Et comme en plus elle s’adresse à moi sur un ton enjôleur, c’est carrément suspect. Je bredouille une excuse et je prends la tangente. A la ferme des 12 Bonniers, j’achète un poulet et de la compote de rhubarbe. Ils sont super les poulets de la ferme. Pour les légumes, juste en face, à celle de l’Hosté, il y a une file comme à la rue des Radis, sous l’occupation que je n’ai pas connue mais on me l’a dit.

Direction, la ferme du Roy, pour le pain d’épeautre. Sur la pointe des pieds, car un Tanguy avec un petit chien demande à quelqu’un qui attend s’il vote bien à Ixelles. Le citoyen interpellé doit débarquer tout juste car il répond imprudemment que oui, et le voilà embarqué dans un sermon sur les atouts de la Julie. Je me fais gris muraille. J’échappe miraculeusement à l’inévitable question.

Et maintenant Douce France. Non, c’est pas une copine. C’est juste pour le jambon et l’andouille de Champagne. Et, tiens, la saucisse de Toulouse. Avec un aligot de l’Aubrac? Allez, c’est dimanche, on fait péter le porte-monnaie de madame. Je me retourne, circonspect. Pas assez. Je tombe nez à nez avec Michel et Yolande. Normalement, je serais content de les voir, surtout Yolande, ça fait si longtemps. Mais ils ont des tee-shirts par-dessus la chemise et Michel profite de ce que j’ai les mains occupées pour me glisser un papier coloré dans la poche, juste au-dessus de mon dernier billet de 20.

Un morceau de fromage? Le crémier flamand vend aussi de la Westvleteren donker 12° et du Achelse Blauwe. Je lui en demande avec l’accent car Olivier est dans les parages, immanquable dans son anorak blanc pétant, que je lui demanderais bien si on en fait pas aussi pour hommes – mais j’ai trop peur qu’il en profite pour me demander si, bien que flamant rose infiltré dans l’oasis francophone, je ne voterais pas des fois à Ixelles.

Je commence à transpirer. Je vire devant la poissonnerie, je salue le marchand de miels et, miracle, la voie est libre. Non? Si. Il y a bien un panneau qui annonce que le marchand d’à côté s’appelle Clette mais, j’ai vérifié, en dépit d’un patronyme qui paraît prédestiné – les apparences sont parfois trompeuses -, il ne m’a pas demandé pas si je votais à Ixelles.

La file est aussi longue chez les autres légumiers. Je retourne donc à l’Hosté en passant par l’apéro-bar. Je prendrais bien un ch’ti muscadet, il me reste quelques pièces, mais je manque de bol: Willy, teint rosé pâlichon, est là, seulâbre devant son picole-debout, mine de cocker rêvant d’un chaland qui voterait à Ixelles. Non! Pas moi! Pitié, bwana… Et je m’enfuis de Charybde, mais pour tomber sur Scylla: voilà Yves qui revient en boîtant du Périgord de ses songes et me demande jovialement, non pas si je vote à Ixelles, il le sait, le bougre, mais si Gaïd a reçu la lettre qu’il lui a envoyée. Mais qu’est-ce j’en sais, moi? Je ne lis pas les lettres qu’on envoie à ma femme, quand même!

Je prends place dans la file en tremblant, je ne veux que du cerfeuil tubéreux et des patates. Coincé comme un tacot dans la vase, je ne peux échapper à un tee-shirt verdâtre qui m’interroge: voterai-je bien à Ixelles? Je le regarde, hagard. Il n’a cure de mon désarroi. Il me tend son programme, imprimé sur papier recyclé. Je lui suggérerais bien de se le carrer où je pense, bien profond dans la raie, mais ce serait injuste: après tout, je ne lui en veux pas plus qu’aux autres.

J’ai eu mon cerfeuil tubéreux. J’ai traversé la rue pour rejoindre ma charrette, garée au diable vauvert. J’ai rangé mes courses dans le coffre. Je l’ai refermé. Une petite voix, derrière moi, a demandé si je votais à Ixelles. Son propriétaire barbote peut-être encore avec les canards. Dans les étangs d’Ixelles.

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Vingt-quatre ans après Les Versets sataniques, presque jour pour jour, Salman Rushdie publie un nouveau livre auquel il a cette fois donné pour titre son pseudonyme de fugitif: Joseph Anton. Je n’ai lu ni l’un, ni l’autre, mais cela ne fait rien à l’affaire: ceci n’est pas une critique littéraire ni des notes de lecture. C’est une déclaration de principe. Et je publie ce billet quoi qu’ait pu dire ou écrire Salman Rushdie, de beau ou de laid, de juste ou d’injuste, de pieux ou de blasphématoire. Parce qu’on a le droit ontologique et imprescriptible de tout dire, même ce que condamne la justice des hommes, se déguisât-elle en justice des dieux.

Dans Le Monde des Livres d’aujourd’hui, Jean Birnbaum rappelle utilement que Rushdie était intervenu, en 1990, pour que soit montré librement en Grande-Bretagne, un film qui décrivait la chasse lancée contre lui – elle se terminait bien entendu ad maiorem dei gloriam – et qu’il décrivait lui-même comme « une ignoble camelote ». Birnbaum oppose cette attitude à celle des braillards barbus qui tuent aujourd’hui pour venger l’affront qu’ils croient leur être fait par un autre film, dont la bande-annonce – que j’ai vue sur YouTube – démontre qu’il n’est qu’une « ignoble camelote » parfaitement symétrique. Et il conclut avec bonheur: « Ce qui se joue là, dans la réception si différente de deux nanars débiles, c’est moins un clash des civilisations qu’un conflit interne à toute tradition culturelle: la confrontation entre la sensibilité littéraire et la brutalité littérale ». Magnifique!

L’islam n’est bien entendu pas le Mal en soi, mais il en porte les germes en lui, avec ceux du Bien, tout comme la chrétienté ou le judaïsme, ni plus, ni moins. Comme toute religion. Comme toute culture. Comme tous les humains. C’est pourquoi il ne faut pas céder, jamais, un seul pouce de terrain devant le fanatisme, et refuser toute censure, même du blasphème. On doit pouvoir tout dire, même des conneries, car la moindre concession, sur ce  terrain, serait la négation radicale de la valeur fondatrice ultime de notre humanité.

Mais cette guerre sainte pour la liberté d’expression ne peut se gagner par les armes. Le glaive est impuissant contre la bêtise. Notre seul outil est la Raison. On peut en user sans modération.

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Du temps de mon enfance – c’était déjà il y a un bon demi-siècle, maintenant… -, on me racontait des histoires et on me faisait lire des livres qui me ravissaient et qui ont laissé des traces mais dont le sens profond m’échappait parfois. Ainsi de la très fameuse chèvre de monsieur Seguin dont le sort que je croyais triste me faisait pleurer et me convainquait de la nécessité absolue d’obéir aux grands, qui savaient ce qui était bon pour moi. C’est une leçon qu’on peut assurément tirer du joli conte qu’on écoute à dix ans frissonnants, puis qui vous reste comme un postulat que jamais plus on ne discute. Mais que se passe-t-il quand on relit la même histoire à soixante, ce qu’on fait trop rarement car il y a cette autre loi qui énonce que chaque âge a ses plaisirs et que la nostalgie est une perte de temps et d’énergie?

Mercredi, avec Gaïd, on a garé la voiture à Fontvieille, à l’ombre des Alpilles, encore baignées dans cette lumière unique que Van Gogh captura avec son pinceau pour la mettre dans ses toiles. On s’est engagé, à pied, dans le vieux village par la rue Mitifio, le Gaspard à qui Daudet acheta censément son moulin, par licence poétique. Il est toujours là, au surplomb du bourg, porte close sur le grand secret de maitre Cornille. L’ascension de la montagnette, au soleil de midi, m’a tiré des ahans et des coulées de sueur, puis m’a donné une fringale de beaux textes. Au château Montauban, où reposent quelque souvenirs de l’Alphonse que vénère toujours le pays, je n’ai pu résister à une belle édition récente, chez Aubéron, des Lettres de mon moulin.

De retour dans notre gîte du Comtat, j’ai relu l’histoire de la pauvre chèvre. Toute autre s’est formée dans ma tête la leçon de cet ironique apologue adressé à Gringoire, un poète maudit au pourpoint troué et aux chausses en déroute, Daudet lui-même sans doute, à qui le narrateur tente vainement de démontrer, avec ses raisons d’adulte, qu’on ne peut rien gagner à vouloir vivre libre.

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Quelques notes rapides à propos de l’impôt, dans la perspective d’une réflexion à plus long terme. Je ne prétends pas énoncer des nouveautés bouleversantes, j’essaie seulement de fixer mes idées et de baliser le terrain. Et je vous invite à commenter et à compléter.

A quoi sert l’impôt?

Il a trois effets principaux, exprès ou implicites, qui en font un outil politique majeur:

D’abord, c’est évident, il sert à financer les dépenses des pouvoirs publics. C’est sa fonction première, depuis qu’il existe, c’est-à-dire depuis la nuit des temps.

Il opère ensuite, dans des proportions variables, une certaine (re)distribution des ressources entre les contribuables, donnant aux uns ce qu’il prend aux autres, ou prenant chez les autres ce qui profite aux uns..

Il influe enfin sur les comportements des acteurs sociaux et des agents économiques par ses effets incitatifs ou dissuasifs: les accises sur le tabac ou sur l’essence, par exemple, pèsent à l’évidence sur le niveau de leur consommation.

Laissons provisoirement de côté les deux dernières fonctions pour observer la première: le financement des dépenses publiques – qui ont elles-mêmes des effets redistributifs et incitatifs (ou dissuasifs). C’est le lieu de la justice (ou de l’injustice) fiscale.

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Je ne sais pas qui est l’impertinent qui a pour la première fois appelé Guy Spitaels « Dieu », comme François Mitterrand, mais ce pseudo lui allait comme un gant. Encore que Royer voyait juste aussi quand, dans ses caricatures, il habillait le président du parti socialiste en Roi-Soleil perruqué Grand Siècle, manteau de pourpre doublé d’hermine et tacheté de coqs hardis, souliers à boucle d’argent et bas de soie surfine. Il avait l’allure d’un grand bourgeois, bien plus que le look  d’un damné de la terre. C’était rassurant pour La Libre, dont j’avais rejoint la rédaction politique peu avant qu’il devienne le « Patron » du parti des travailleurs. Non sans mal: contre Glinne, « Ernest-le-Rebelle », le maïeur de Courcelles, il ne fut élu que par 311 voix contre 282, au second tour.

Nous en avions fait notre « invité du mois », une longue interview sur deux pages que je rédigeais, comme benjamin de la rédaction, à partir d’une longue conversation de salon à laquelle participait une bonne dizaine de journalistes-maison. Dont Jacques Franck et Jacques Hislaire, qui avaient été ses condisciples à l’Université catholique (mais si…) de Louvain et qui y avaient connu la fameuse visite du faux Baudouin Ier, un canular auquel Spitaels avait activement participé. On était donc partis pour les souvenirs d’ancien combattants, ceux des Jacques et ceux de Guy, mais ce dernier avait un message à marteler: « Je veux vous dire que je me sens de plus en plus socialiste et de plus en plus wallon ». Ce qui jeta comme un froid perplexe dans cette sage assemblée qui ne s’attendait pas du tout à celle-là…

Ils connaissaient le Spitaels gestionnaire, chef cab’ de Leburton, et ministre lui-même depuis 77. Ils découvraient un idéologue mitterrandien préconisant le socialisme contre la social-démocratie, un « socialisme du possible », sans doute, mais le socialisme quand même. Et wallon en plus, pas « belge ». Ce n’était pas vraiment la tasse de thé de mes collègues de l’époque. En mai, Mitterrand fut élu outre-Quiévrain mais la gauche wallonne (la flamande aussi, d’ailleurs) fut remballée dans l’opposition aux gouvernements Martens-Gol jusqu’en 87.

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Les JO m’énervent, mais je suis avec intérêt, j’avoue, les beaux efforts et les progrès des Red Lions et des Red Panthers qui ravissent le modeste hockeyeur que je fus – et suis toujours dans mon cœur mauve et blanc de Beerschotman. Nous avons tous nos jardins plus ou moins secrets. Ce qui m’effraie, c’est la jachère qu’est devenue le jardin public, et le bordel qui s’est installé sur le forum et l’agora.

Même moi, oui, regardez: ce n’est pas tant que j’alimente moins souvent ce blog que je ne l’ai fait depuis sa création en 2007 – il n’est pas toujours nécessaire ni opportun d’ajouter du bruit au bruit -, c’est que réseaux sociaux ou pas, nous respectons tous les ordres du jour que nous impose Big Brother. Et on s’excite sur Michelle Martin, papa Daerden – qu’il repose en paix – ou les fesses joliment rebondies des beachvolleyeuses, j’en passe et de meilleures encore, au moment où le monde s’effondre sur lui-même. Dans l’indifférence insouciante des passagers du Titanic avant l’iceberg.

L’euro, ainsi, va exploser. Ce n’est pas fait mais « on » s’en occupe. Juncker vient de dire que la sortie de la Grèce serait « gérable » et que si ça se produisait, il le saurait 48 heures avant que les journaux le découvrent. C’est peut-être présomptueux de sa part – qui vivra, verra – mais ça traduit bien la régression à l’Ancien Régime que nous vivons, quand les monarques de droit divin décidaient de la guerre ou de la paix, de la vie ou  de la mort, sans tenir le moindre compte de ce que voulaient leurs peuples.

C’est toujours comme ça dans les questions monétaires, me direz-vous: un changement de parités ne peut réussir que si elle prend les marchés de vitesse. Certes. Mais les manipulations monétaires sont la traduction d’une politique, et dans une démocratie représentative, le peuple choisit ses gouvernants. Qui a choisi ceux qui « gouvernent » aujourd’hui – les guillemets sont de rigueur – l’Union européenne?

Pas les peuples d’Europe, en tout cas. Il n’y a pas d’opinion publique européenne. Il n’y a pas de débat public sur l’Europe. Rien. Nada. Niets.

C’est notre faute à tous, aussi. La régression démocratique est le signe irréfutable d’une décadence dans l’histoire du monde. Le cycle actuel a commencé aux environs du XVIIIe siècle, avec les grands penseurs des Lumières qui s’appuyaient sur l’imprimerie. Je suis tenté de croire que le prochain débutera avec les penseurs qui s’appuieront sur internet pour découvrir de nouveaux horizons. Mais il est temps qu’ils se manifestent si nous ne voulons pas en prendre pour quelques siècles de moyen-âge. Il faut réinvestir le jardin public, nous avons des Cités humaines à repenser.

Lire aussi: L’euro sombrera-t-il dans l’indifférence citoyenne?, de Pierre Defraigne.

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Bien sûr, on peut toujours commander un steak chez Adelientje. Il y en a même un à la carte, et aussi un filet pur. Mais ce serait aussi baroque qu’un waterzooi gantois dans une crêperie bretonne ou qu’un textile sur une plage FKK. On va chez Adelientje pour manger des produits à peine sortis de la mer du Nord, c’est juste à côté du vieux marché aux poissons, Bonenstraat, 9, à Ostende, à deux pas de là-même où « les chevaux de la mer fracassaient leur crinière devant le casino désert » (Jean-Roger Caussimon).

C’est mon vieil ami Louis Willems, l’inoubliable « Profiteroles » qui signait la chronique gastronomique dans La Libre du bon vieux temps, qui m’a fait découvrir cette adresse il y a, oh! bien trente ans déjà. Il avait son bureau en face du mien, Wilou. Un jour qu’il était 11h30, il me demande si je suis libre à midi et si j’ai ma voiture. C’était l’indice qu’il avait une petite envie et qu’on déjeunerait à deux, ailleurs que dans les environs immédiats. Je lui demande où je dois nous conduire. « A Ostende », me dit-il avec un grand sourire. Cent kilomètres à peu près. Avec ma R5, on y sera en une bonne heure à peine. Retour prévu vers 15h30, bien assez tôt pour boucler l’édition. C’est parti…

J’étais hier soir à Ostende avec Gaïd. Nous avions envie de moules, la saison vient de commencer et il paraît qu’elles sont particulièrement bonnes, cette année. J’ai pensé bien sûr à Adelientje, je n’avais pas du tout envie d’une cantine à touristes et mes nostalgies sont ce qu’elle sont. « Tu crois que ça existe encore? » me demande ma moitié que j’y avais emmenée il y a quelques années. « Non, peut-être », rétorqué-je plein d’assurance. Les deux vitrines sont en effet toujours là, sans tralala, mais il y a maintenant une petite terrasse où on ne s’assiérait peut-être pas spontanément, si l’on ne savait pas.

L’endroit a toute une histoire qui se résume à ceci: c’était au départ un « bête »" bistrot dans lequel les pêcheurs à la ligne de l’estacade apportaient leurs prises pour les faire cuire par Adeline et les déguster à la bonne franquette. Puis c’est devenu un vrai resto, il ne fallait plus apporter « son manger » qu’on venait de pêcher, mais les recettes sont restées les mêmes. La carte? Simplissime. Outre les steaks déjà évoqués pour le fun, cette méthadone des camés du carné, il y a du cabillaud, de la sole, de la plie, de la raie, du saumon et de la lotte. Et des moules en saison. Trois ou quatre préparations de chaque, pas plus. Sans chichis. J’ai demandé ce que c’était que les « mosselen van het huis » mais quand on nous a dit que c’était avec du curry et du pesto rouge, nous avons choisis les nôtres « natuur », c’est-à-dire marinières.Le patron a eu l’air de nous approuver, il doit aimer les moules pour ce qu’elles sont, lui aussi. Pour les éternels frustrés, je préciserai aussi qu’il voulait parler français mais que c’est moi qui ai poursuivi en néerlandais, parce que sinon je ne ferai plus jamais de progrès.

C’était à la fois copieux et vachement bon. « Et la bière on nous la servait, bien avant qu’on en redemande… »

Avec une Rodenbach (pour l’apéro, servi avec un petit bol de crevettes grises à décortiquer soi-même) et trois Duvel, ça nous a côuté 57 euros à deux. Il y avait longtemps que je n’avais plus dîné dans un vrai restaurant pour si peu, et encore: les moules sont plus chères tous les ans, à la sortie des parcs de Zélande. Chez Adelientje, la (grosse) casserole marinière est facturée cette année à 21,50, cinquante centimes de plus qu’à la place du Jeu de balle pour le 21 juillet, où je ne suis pas du tout sûr qu’elles étaient aussi charnues et goûteuses, tout en étant certain qu’on est mieux assis chez Adelientje.

J’ai seulement eu un doute quand le patron nous a dit que son lecteur de cartes de crédit était en rade. Mais comme ses moules et sa bière nous avaient mis de belle humeur, on a mis ça sur le compte des temps qui sont durs et de la saison qui est si brève…

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D’ici quelques jours, le 15 août très précisément, la très célèbre Lettre au Roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre sera centenaire. Je ne suis pas un inconditionnel de ces commémorations convenues mais cent ans, c’est après tout une occasion comme une autre de remuer le passé pour y chercher les repères qui balisent le siècle. Et celui-là en est un qui n’est pas contestable, le plus sûr indice étant qu’on en parle et s’y réfère depuis belle lurette, le plus souvent sans l’avoir lu, n’en retenant que l’apostrophe fameuse qui ravit les uns et révulse les autres: Sire, il n’y a pas de Belges.

Sur la forme d’abord, c’est vraiment un très beau texte comme on savait les écrire en ce temps-là, qui se déroule sur vingt-quatre pages de la Revue de Belgique (voir ce fac-similé du tiré à part, accessible sur le site de l’excellente revue Toudi, chère à mon ami José Fontaine).

Quant au fond, s’il fit grand bruit et nourrit la controverse – même le New York Times en a parlé -, il n’était pas vraiment nouveau: il est une formulation retravaillée et resserrée d’analyses et d’idées que Destrée exprimait depuis 1898 au moins et qui sont celles aussi du Mouvement wallon naissant. La conjoncture politique particulière de l’été 1912 en explique aussi la naissance: en dépit de l’élargissement du droit de vote, les élections législatives du 2 juin avaient confirmé la majorité absolue des catholiques qui régnaient alors sans partage sur la Flandre et, de là, sur toute la Belgique. Cruelle déception pour les socialistes et libéraux wallons qui s’étaient présentés dans toute le pays en cartel « des gauches ».

C’est finalement là le cœur de l’argumentation de Destrée: à la page 18, il montre que dans les arrondissements de langue française, l’opposition socialiste et libérale a recueilli 708.056 suffrages, pour466.927 à la majorité catholique, tandis qu’en Flandre, le résultat est très exactement inverse: 733.097 voix pour les cléricaux, 382.924 pour les gauches. « Le parallélisme inverse de ces résultats est etraordinaire », écrit Destrée. « Cette situation est évidemment grave. Elle révèle l’opposition des idéals (sic) du Nord et du Sud. L’on n’y conçoit pas de même les directions à donner aux affaires publiques. Bien plus, les mêmes mots essentiels: liberté, justice, prospérité nationale, divisent, au lieu de rapprocher, puisqu’ils ont un sens différent selon qu’on les prononce en Flandre ou en Wallonie« .

On croirait presque entendre Bart De Wever constater que la Belgique n’est en définitive que la juxtaposition maladroite de deux démocraties distinctes…

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